Rechercher

Le Liban, vers une crise sans fin ?

Le Liban est victime d’une crise économique depuis plusieurs années, mais récemment, elle a atteint un seuil historique de gravité. La monnaie locale, la livre libanaise, connait une forte dévaluation, ce qui entraîne une hyperinflation. Cela signifie que les prix sont désormais tellement élevés que la population libanaise ne peut plus subvenir à ses besoins.

Face à cette situation insoutenable, les Libanais se révoltent à travers des manifestations, dénonçant l’inaction de la classe politique face à cette crise, et revendiquent un changement radical du système politique. Ce ras-le-bol s’explique par une dégradation des conditions de vie de la population. 50% d’entre elle vit actuellement sous le seuil de pauvreté, dont 25% sous le seuil d’extrême pauvreté.

La crise du coronavirus a irrémédiablement aggravé les choses, puisque les différents confinements mis en place empêchent les Libanais de travailler, donc de gagner un salaire. Le danger de famine est si proche que les violences et délinquances dans les supermarchés se multiplient afin de pouvoir se nourrir.

Comment ce pays, autrefois stable économiquement, s’est retrouvé piégé dans cette crise aux multiples répercussions ?


HISTOIRE

Un passé national instable rythmé par plusieurs guerres, à l’origine de la descente aux enfers du Liban


À la suite du démantèlement de l’Empire ottoman, la France crée le Liban en 1920, sous le nom de « Grand Liban », avec pour objectif la protection de la communauté chrétienne maronite dominante sur le territoire à cette époque.


En 1926, le pays adopte sa première constitution et devient officiellement une république. Elle se constitue un système politique avec un président de la République et un président du Conseil des ministres.


Pendant plus de cinquante ans, le Liban connaît une relative prospérité économique et une stabilité politique, permises par la croissance des secteurs du tourisme, de l’agriculture et des services, comme les banques ou assurances. Le pays est alors considéré comme la « Suisse du Moyen-Orient » grâce à sa puissance financière.

La guerre civile de 1975 à 1990

Cependant, en 1975 cette prospérité s’effondre en raison du début de la guerre civile qui s’apprête à détruire le pays. Sur fond de conflit israélo-palestinien, ces derniers fuient en masse vers le Liban. En 1970, c’est 250 000 Palestiniens qui vivent dans des camps militaires répartis dans la moitié Sud du pays.

Leur présence provoque de fortes tensions parmi les différentes communautés religieuses. D’un côté les chrétiens et de l’autre les défenseurs de l’arabisme et les Palestiniens.


Beyrouth: attentat place des canons au début de la guerre civile. 1975 (Ph. Rochot)

Mais un autre acteur rentre en ligne de mire, la Syrie, partisane de la « Grande Syrie » où la Syrie, le Liban, la Jordanie et les Palestiniens seraient réunis dans un même territoire. Craignant une alliance entre les chrétiens libanais et Israël - qui occupe le sud du Liban - la Syrie intervient militairement au Liban pour contrôler la résistance palestinienne.


13 avril 1975

Le Liban devient donc le front d’une guerre sanglante qui oppose les chrétiens libanais, alliés des Israéliens qui veulent combattre les Palestiniens, face aux Syriens alliés des musulmans chiites libanais.


De nombreuses puissances étrangères interviennent durant le conflit. Une ligue de pays arabes envoie des armées à plusieurs reprises afin de mettre fin au combat, en vain. L’ONU tente de rétablir la sécurité et l’autorité du gouvernement libanais, dépassé, à travers une médiation américaine. L’Iran, quant à lui, agit par l’intermédiaire du Hezbollah, un parti chiite pro-iranien qui désire installer une République islamique dans la région, sans jamais reconnaitre son implication.


Cette guerre prend fin en 1989 avec l’accord de Taëf, en Arabie saoudite. Le Liban accepte d’harmoniser sa politique extérieure avec la Syrie. L’armée syrienne est autorisée à rester au Liban tant qu’Israël occupe le Sud du pays.

Le Liban se retrouve par conséquent face à de nouveaux défis de taille : la reconstruction de l’Etat, une faiblesse de l’économie avec une livre très basse, un besoin d’investissements et une diaspora libanaise.

Révolution du Cèdre de 2005


Rafic Hariri (1944-2005)

Cette révolution intervient dans un contexte de prise de conscience de l’ingérence syrienne dans la politique libanaise qui dure depuis 1975. Le premier ministre Rafic Hariri, qui soutient initialement la Syrie, n’a pas d’autre choix que de démissionner en octobre 2004, laissant une chance à son pays d’obtenir une indépendance politique nécessaire.


Quatre mois plus tard, l’assassinat de Rafic Hariri entraine un véritable séisme au sein de la population libanaise qui se révolte massivement, sur le modèle du printemps arabe. Deux mouvements de manifestations s’opposent alors : l’un pour et l’autre contre la présence syrienne au Liban.


Malgré les intimidations du président syrien, la ferveur du mouvement ne faiblit pas, offrant une victoire à la démocratie et à la liberté. En effet, l’armée syrienne quitte le sol libanais le 27 avril 2005.


Les manifestants en profitent pour remettre en question le système politique libanais, indéniablement instable.

Guerre de juillet 2006 ou la guerre de « Trente-trois-jours »


Cette guerre est un épisode du conflit israélo-arabe qui oppose le parti libanais du Hezbollah à l’Israël. Elle débute à la suite d’une attaque du Hezbollah contre une patrouille de l’armée israélienne à la frontière Sud du Liban. La mort de huit soldats israéliens ainsi que deux enlèvements poussent Israël à riposter, déclenchant les conflits armés.


La destruction du pays est massive, à cause des nombreux bombardements israéliens. Le Liban se retrouve donc une nouvelle fois dévasté, nécessitant une reconstruction totale.


La milice du Hezbollah

Le Hezbollah obtient le soutien de l’Iran qui s’engage à reconstruire tout ce qui a été détruit par Israël et propose d’armer et moderniser l’armée libanaise. Cette aide est largement contestée par le parti politique majoritaire à l’assemblée, l’Alliance du 14 mars, craignant une trop grande influence de l’Iran.


L’aide et le soutien du Hezbollah aux familles des victimes furent quant à eux grandement salués, face à une absence de l’Etat sur le terrain.



Ces différentes guerres sont clairement à l’origine de la déliquescence du Liban dans tous les secteurs : économique, touristique, social et politique. En effet, elles témoignent d’une instabilité politique, voire d’une absence de gouvernance de l’Etat.

C’est cette défaillance politique qui est aujourd’hui pointée du doigt par les Libanais qui dénoncent l’inaction de la classe dirigeante face à la crise économique.


ÉCONOMIE

Une crise économique historique pour le Liban

La crise économique qui touche le Liban est le résultat direct des guerres de ces quarante dernières années. Les tensions géopolitiques de la région se révèlent être aussi un facteur aggravant, notamment la situation en Syrie.

Les différentes guerres ont impacté le tourisme, les investissements et l’agriculture. C’est donc le secteur financier tout entier qui est boulversé. Les institutions publiques ont accumulé des déficits importants durant des décennies, les empêchant de remplir leur rôle, notamment dans les services publics.

La dévaluation de la livre libanaise


Ces déficits accumulés ont entraîné la dévaluation de la monnaie locale, la livre libanaise. Cela signifie que la livre libanaise a perdu de la valeur face au dollar.


En effet, au mois de mars 2021, la valeur de la livre a connu une chute historique atteignant 15 000 livres pour 1 dollar. Il faut savoir qu’en 1997, la livre libanaise avait été indexée au dollar sur la base d’un taux fixé à environ 1 500 livres pour 1 dollar.

Face à cette situation, les banques ont limité les retraits et transferts en dollars depuis le mois de novembre. Le taux de change entre la livre et le dollar étant trop important, une grande partie des Libanais ne peut retirer l’argent qu'elle avait épargné.

Une explosion des prix sans précédent


La dévaluation de la livre libanaise a entraîné une hyperinflation. Cette hausse des prix touche particulièrement les produits de base de l’alimentation, puisque 80% de ces produits sont importés depuis que les guerres ont détruit l’agriculture du pays. La viande, les médicaments ou le fioul domestique sont devenus inaccessibles.

Nous assistons alors à l’effondrement du pouvoir d’achat des Libanais, et par conséquent à une explosion de la pauvreté au sein de la population.

L’aide internationale, une possible sortie de crise ?


De nombreuses ONG apportent leurs aides en distribuant des centaines de milliers de paniers alimentaires aux Libanais, sans réellement pouvoir répondre aux besoins, trop importants.

En mai 2020, le Liban a fait appel au Fonds monétaire international (FMI) afin d’esquisser une sortie de crise économique. Après une négociation pour obtenir une aide financière à hauteur de 10 milliards de dollars pour relancer l’économie, l’organisation a réclamé des réformes profondes du système fiscal, économique et politique. Cependant, depuis début 2020, aucune avancée du processus a vu le jour.

La communauté internationale, notamment la France, exige des réformes urgentes, en particulier depuis l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020. En effet, cet événement a clairement mis en lumière les dysfonctionnements du système politique, comme le manque de transparence.

POLITIQUE

Un système politique confessionnel corrompu et inactif face à la situation économique et sociale


Le système politique libanais est fondé sur une répartition du pouvoir entre les différentes confessions majoritaires au Liban. Cela signifie que le président de la République doit toujours être un chrétien maronite, le Premier ministre un musulman sunnite, le président de l’Assemblée un musulman chiite et le vice-premier ministre et porte-parole du gouvernement doit lui, être un chrétien orthodoxe.


Le Liban est une démocratie parlementaire où le premier ministre possède plus de pouvoir que le président. L’Assemblée nationale bénéficie d’une forte influence, avec 128 sièges répartis entre les chrétiens et les musulmans.

L’origine de la crise politique


Le président Michel Aoun (1935- )

L’actuel président est Michel Aoun, en poste depuis le 31 octobre 2016.

Le président de l'Assemblée nationale Nabih Berri (1938- )

Le président de l’Assemblée est Nabih Berri depuis le 20 octobre 1992. Mais le poste de premier ministre est actuellement très controversé.




Saad Hariri (1970- )

Jusqu’en octobre 2019, Saad Hariri occupait ce poste. Il fut cependant confronté à un soulèvement populaire, dans un contexte de début de crise économique. Obligé de mettre en place des mesures d’austérité pour palier à la crise, comme la célèbre taxe - très critiquée - sur les appels WhatsApp, il fut poussé à la démission à la fin de l’année 2019.


Hassan Diab (1959- )

Hassan Diab est alors appelé à constituer un gouvernement. Durant son mandat, la situation économique ne s’améliore pas et des émeutes contre la faim sont organisées. Il présente sa démission le 10 août 2020, à la suite de l’explosion du port de Beyrouth.

Une classe dirigeante incompétente et dépassée


Depuis ce jour, aucun homme politique n’a accepté le poste de premier ministre, ou a été capable de constituer un gouvernement. En octobre 2020, Saad Hariri, un an après sa démission se dit « candidat », il est donc désigné une nouvelle fois, premier ministre. Cependant, à l’heure actuelle, il n’est toujours pas parvenu à former un gouvernement.

Le Liban vit donc depuis août 2020 sans gouvernement, empêchant le pays à sortir de la crise. Hassan Diab reste néanmoins le premier ministre provisoire, il se contente d’expédier les affaires courantes. Mais sans gouvernement et une politique stable, une sortie de crise reste inimaginable.


Ce système politique est par conséquent, remis en question depuis plusieurs années puisque cette classe politique est issue de grandes familles qui règnent depuis des décennies, privilégiant leurs propres intérêts plutôt que ceux de la population qu’ils représentent.




SOCIAL

Des soulèvements populaires qui dénoncent l’inaction politique

Depuis 2019, un nouveau mouvement de contestation populaire est présent dans les rues des grandes villes libanaises comme Beyrouth ou Tripoli (une des villes les plus pauvres, dans le Nord du pays). Ce soulèvement veut dénoncer la situation politique qui pourrit depuis des années, et principalement son inaction face à la situation économique et sociale.

L’effondrement de la livre libanaise, associée à l’hyperinflation, a détruit le pouvoir d’achat et a plongé les Libanais dans la pauvreté. Aujourd’hui, 50% de la population vit sous le seuil de pauvreté, dont 25% sous le seuil d’extrême pauvreté. La classe moyenne est la plus touchée, ne pouvant plus subvenir à ses besoins primaires.

Croissance de la violence, seule arme de survie


Cette crise économique a des conséquences sur le comportement des Libanais, qui n’ont plus d’autre choix que de se battre pour se nourrir. Nous assistons alors à une hausse considérable de vols, attaques, violences dans les supermarchés pour se procurer de la nourriture.

La Banque mondiale fait également état d’un autre phénomène : « Le Liban souffre d’un épuisement de ses ressources, y compris de capital humain, avec une fuite des cerveaux qui devient une option de plus en plus désespérée ». En effet, de nombreux Libanais sont obligés de fuir le pays afin de retrouver une stabilité financière.


Le mouvement de contestation revendique un changement radical de la classe dirigeante, totalement absente. Il accuse surtout l’exécutif de corruption, d’incompétence et d’indifférence.


L’électricité et l’eau, deux symboles de la corruption et de la défaillance politique


L’électricité est le symbole de cette déliquescence et de la corruption. En effet, l’électricité fournie par l’Etat ne fonctionne que 3 heures par jour en moyenne à Beyrouth. Pour palier à ce problème, chaque famille possède chez elle deux générateurs, celui du gouvernement et un autre, provenant de générateurs privés qui prennent le relai plus de 20 heures par jour. Ces générateurs privés sont appelés la « mafia des générateurs », et elle profite directement à la classe politique qui est soit directement impliquée, soit bénéficiaire de rétrocommissions financières. Ce système engendre alors une accumulation des factures, donc des dépenses, pour une population qui n’a pas les moyens en ces temps de crise.


L’eau, fournie elle aussi par l’Etat, relève du même système, avec dans chaque foyer deux robinets, un public et l’autre privé.

Face à des réformes politiques qui n’aboutissent pas, et la crise du coronavirus qui aggrave la situation, les manifestations sont de plus en plus violentes entre les manifestants et l’armée, chargée du maintien de l’ordre, qui n’hésite pas tirer à balles réelles dans la foule.


Le Liban se trouve par conséquent dans une impasse : tant que le système politique ne sera pas profondément réformé, la crise économique perdura et les conditions de vie de la population s’aggraveront.



Clara Hidalgo

107 vues2 commentaires