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Comment l’affaire Duhamel, révélée par Camille Kouchner, ouvre la voie au #MeTooInceste ?

Mis à jour : févr. 12

La publication du livre de Camille Kouchner, La familia grande, aux éditions du Seuil, a provoqué un véritable séisme dans le monde politique de la gauche française. Dans ce livre, la juriste rompt un lourd secret que la famille cache depuis trop d’années : l’inceste.


Camille Kouchner est la fille de l’ancien ministre Bernard Kouchner et de la professeure de droit Evelyne Pisier. De cette union naissent Alexandre Kouchner et les jumeaux Camille et « Victor » (nom fictif donné dans le livre pour préserver son identité). Après son divorce, Evelyne Pisier se remarie avec le politologue et professeur de droit Olivier Duhamel. Et c’est ce dernier qui commet le crime irréparable sur « Victor », alors âgé de 13 ans.


Le couple Pisier-Duhamel est puissant et incarne la « gauche caviar » de Saint-Germain-des-Près. Ils côtoient de célèbres politiques, et sont à la tête de grandes institutions françaises. Cette révélation est donc un réel scandale, à l’origine de nombreuses répercussions au sein du monde politique. En effet, beaucoup étaient au courant de ce crime, mais personne ne l’a dénoncé, ce qui provoque alors l’indignation de l’opinion publique.


Cette affaire s’inscrit dans le contexte du mouvement #MeToo existant depuis 2017 avec l’affaire Weinstein aux États-Unis. Il a pour objectif la libération de la parole des femmes sur les crimes sexuels dont elles sont victimes. Il est repris dans de nombreux pays, notamment en France, avec le hashtag #BalanceTonPorc.

Par conséquent, 2021 semble être l’année de la libération de la parole sur les crimes d’inceste avec le début de #MeTooInceste.



LITTÉRATURE

Le mouvement #MeToo, ou comment les femmes font exploser la vérité dans les milieux culturels et politiques


C’est sur le modèle de l’écrivaine Vanessa Springora que Camille Kouchner libère la parole sur le crime sexuel de l’inceste, dont son frère a été victime. Il y a un an, en janvier 2020, Vanessa Springora publiait un livre Le Consentement, aux éditions Grasset, qui revient sur la relation qu’elle a entretenue avec l’écrivain Gabriel Matzneff.


Elle a 13 ans quand « G », presque 50 ans, l’envoute par ses lettres et ses regards, elle devient fascinée. Ils entretiennent alors une relation pendant des années, dans laquelle la jeune femme est totalement sous son emprise. Lui, n’a jamais caché son attirance pour les jeunes enfants, faisant clairement l’apologie de la pédophilie à travers ses livres.


La publication de ce livre témoigne d’une part que la littérature est le moyen privilégié qui permet aux victimes de libérer leur parole. Ce fut le cas pour de nombreuses femmes, car ce support dispense de nommer l’auteur du crime, acte trop difficile. Vanessa Springora nomme Gabriel Matzneff « G » et Camille Kouchner n’écrit pas une seule fois « Olivier », mais « mon beau-père ».

Par ailleurs, publier un livre c’est encrer dans le papier le crime qui n’est plus punissable par la justice, pour cause de prescription. Cet acte dans ces deux cas ont aussi engendré de lourds retentissements dans les milieux littéraires et politiques.


Dans ce même élan de libération de la parole du mouvement #MeToo, le milieu du cinéma est également entaché. En novembre 2019, c’est Adèle Haenel qui accuse le réalisateur Christophe Ruggia d’attouchements et de harcèlement sexuel alors qu’elle avait entre 12 et 15 ans. Elle porte plainte quelques temps plus tard.


#MeToo représente donc un tournant majeur pour l’émancipation des femmes, qui dénoncent de plus en plus les crimes sexuels commis dans les milieux de la littérature et du cinéma français.


POLITIQUE

La chute de la « familia grande »


Olivier Duhamel est un politologue, constitutionnaliste et professeur de droit. Avant la publication du livre de sa belle-fille, il était président de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP), participait à de nombreuses émissions sur LCI et était à la tête du club élitiste Le Siècle. Son secret dévoilé, il décide de démissionner pour ne pas entacher ces institutions.


Fils d’un ministre, il a évolué dans les hautes sphères de la société politique française, ce qui lui permit de côtoyer les plus influents. Avec sa femme dans les années 1980 et 1990, ils réunissaient, dans leur maison de vacances à Sanary - dans le Var - toute l’élite de la gauche ; la « familia grande » comme l’appelle Camille Kouchner dans son livre.

A Sanary, le cercle rapproché du couple participait à des soirées où adultes, enfants, drogue, alcool étaient mélangés. La journée, les « vieux » se baignent nus dans la piscine sous le regard des enfants. À table, on parle de politique et de sexe sans complexe devant les plus jeunes. Les grands poussent les petits à s’embrasser entre eux et à découvrir le sexe tôt : à « être libre ». Cette liberté, Camille Kouchner la présente sous la forme d’une pression exercée par sa mère, qui la pousse à être une femme libre, sur le modèle de la gauche cubaine de l’époque.

Dans cette atmosphère, l’élite politique présente à Sanary voyait Olivier Duhamel photographier le corps des jeunes enfants, mais surtout, avait connaissance de l’inceste. Dès la publication de La familia grande, plusieurs membres de ce groupe sont pointés du doigt pour avoir caché les agissements du politologue. La révélation du secret a engendré des répercussions sur leurs carrières, certains obligés de démissionner, d’autres de se justifier.

En décembre 2020, Elisabeth Guigou, ancienne garde des sceaux sous Jacques Chirac, est nommée présidente de la Commission indépendante sur l’inceste et violences sexuelles faites aux enfants. Le scandale éclate, proche d’Olivier Duhamel, elle démissionne le 13 janvier 2021.


Jack Lang, grand ami d’Evelyne Pisier, questionné de toutes parts sur l’affaire, sur pourquoi il n'a pas réagi et dénoncé Olivier Duhamel. Malgré son mea culpa durant diverses interviews, les critiques fusent à son égard. Désormais, toutes les justifications du gratin de la gauche sont épiées, commentées, critiquées.


Finalement, Frédéric Mion, directeur de Sciences Po démissionne le 9 février dernier. Attaqué de tous les côtés, ridiculisé par ses mensonges à répétition, la démission n’était plus une option. Dès la publication du livre, il se retrouve au coeur de polémiques : a t-il été au courant ? Pourquoi n’a t-il pas parlé ? S’il savait, pourquoi accepter qu’Olivier Duhamel conserve son poste de président de la Fondation des sciences politiques ?


La réalité est bien plus perplexe que cela, et de nombreuses personnes sont impliquées dans son silence. Au printemps 2018, il est alerté par l’une de ses professeurs, Andréa Filippetti, ancienne ministre de la culture. Au courant, il n’a pas cherché à en savoir plus, ni à questionner le principal intéressé qu’il connait bien, jugeant que cela relève du domaine privé. Il demande des justifications à Jean Veil, fils de Simone Veil, grand ami d’Olivier Duhamel et membre éminent du conseil du Siècle. Ayant connaissance du secret, Jean Veil décide de le conserver pour protéger son ami de toujours et dit à Frédéric Mion que ce ne sont que des « rumeurs ».

Jean Veil est l’exemple même de l’omerta qu’a entouré le crime secret de la famille Kouchner-Duhamel, gardé sous silence par tous.


SOCIÉTÉ

La fin de l’omerta à travers le hashtag #MeTooInceste


Le livre de Camille Kouchner vient mettre fin à l’omerta - loi du silence - entretenue par l’entourage d’Olivier Duhamel. Cette affaire est devenue un phénomène dans la société, le fer de lance de la libération de la parole des victimes sur les crimes d’inceste. En effet, depuis sa publication, de nouvelles accusations ont vu le jour.


Dans un entretien pour Le Monde, Coline Berry-Rojtman, fille aînée de l’acteur Richard Berry, accuse son père d’inceste et a porté plainte. Elle dénonce « des faits de viols ou d’agressions sexuelles incestueux, et de corruption de mineure ». Elle y raconte qu’il l’embrassait « sur la bouche avec la langue » et qu’il déambulait nu dans la maison. Il l’aurait également poussé à participer à des « jeux sexuels » avec sa compagne de l’époque, la chanteuse américaine Jeane Manson. Cette affaire met en lumière les conséquences de la fin de l’omerta familiale : la scission d’une famille en deux camps, d’un côté ceux qui soutiennent Coline dans sa vérité, comme sa cousine Marilou Berry, et de l’autre côté ceux qui la disent « folle » et soutiennent Richard Berry, qui nie tous les faits.

Le couple de producteurs Gérard Louvin et Daniel Moyne, les rois de la télé, sont accusés par plusieurs hommes de viols et agressions sexuelles dans les années 1980 et 1990, alors qu’ils étaient mineurs. Le Monde a mené un reportage qui recueille les témoignages de plusieurs victimes. La première d’entre elles est le neveu de Gérard Louvin qui accuse le couple de « viols sur mineur de moins de 15 ans par ascendant », « complicité de viol sur mineur de moins de 15 ans » et de « corruption de mineurs ». Le couple dément ces accusations qu’ils qualifient de « chantage d’argent », pourtant de plus en plus nombreuses. En effet, le neveu Olivier, peut être considéré comme un rabatteur, ils l’utilisaient afin d’obtenir plus de proies, comme Thomas, un ami du neveu.

Ce mouvement est devenu un véritable symbole, aujourd’hui mis en avant par des hommes politiques, qui eux aussi témoignent et dénoncent ces crimes. Le député Bruno Questel avoue avoir été victime d’un viol à 11 ans. Lundi 18 janvier, il révèle son secret à travers un post sur son compte Twitter, en réaction au mea culpa de Jack Lang lors d’une interview sur Europe 1.

Capture d'écran du compte Twitter de Bruno Questel (source : Le Parisien)

L’affaire Duhamel, le nouveau sujet favoris des médias


De nombreux médias se sont emparés du phénomène #MeTooInceste en réalisant des portraits de victimes, largement relayés sur les réseaux sociaux. Cela participent à l’élan d’émancipation de la parole des victimes et de la rupture de la loi du silence. Ces portraits s’intéressent particulièrement sur les conséquences psychologiques de l’inceste.


#SciencesPorcs, le symbole des crimes sexuels étouffés par les grandes institutions

Cette libération de la parole s’accompagne d’une indignation face à ceux qui ont dissimulé les agissements de Duhamel. Les étudiants de Sciences Po se sont d’abord réunit pour voter une pétition en faveur de la démission de leur directeur Frédéric Mion. Mais le combat va plus loin : dans de nombreux IEP (Institut d’Études Politiques) de France, les étudiants dénoncent sur les réseaux sociaux les agressions sexuelles commises par au sein de l’établissement, et étouffées par celui-ci.


Ce nouveau mouvement #SciencesPorcs est le reflet du manque de confiance et d’insécurité ressentis chez les jeunes, face à une institution désireuse de conserver sa réputation et dont les dirigeants acceptent de laisser Duhamel à la tête de la FNSP.

L'un des messages postés assure par exemple : "A SciencesPo Paris campus Poitiers, un homme a violé une femme avec une bouteille de bière. L'administration a décidé de le changer de campus... et de le mettre à celui de Reims au lieu de le virer. »


Capture d'écran d'exemples de tweets #sciencesporcs

JUSTICE

L’affaire Duhamel a l’origine d’une avancée juridique ?


L’affaire Duhamel a entrainé des débats sur les lois en vigueur et a poussé le gouvernement à mettre en place de nouvelles mesures face à l’évolution de la société sur le sujet.



Les nouvelles mesures


Après le séisme de l’affaire Duhamel, le 23 janvier, le président Emmanuel Macron a affirmé : « Il nous faut adapter notre droit pour mieux protéger les enfants victimes d'inceste et de violences sexuelles » et demande au garde des sceaux Eric Dupond-Moretti ainsi qu’au secrétaire d’Etat chargé de l’Enfance, Adrien Taquet, de « mener une consultation qui devra aboutir rapidement à des propositions. ».


Cette nouvelle mesure pensée par le gouvernement est la création d’une loi qui fixerait qu’en dessous de l’âge de 15 ans, majorité sexuelle, tout acte sexuel commis par un majeur est un crime, sans besoin de prouver qu’il y a eu contrainte, menace, surprise et/ou violence.

Cette avancée est demandée depuis plusieurs années par les associations de victimes et de la protection de l’enfance, car aujourd’hui, uniquement la pénétration sexuelle commise par un adulte sur un mineur de moins de 15 ans est reconnu comme un viol, sans besoin de preuve et passible de 20 ans de prison. L’apport de preuve est donc nécessaire sans la présence de pénétration sexuelle.

Un travail est également en cours sur le projet de la création « d’un crime spécifique d’inceste ou sa transformation en une véritable circonstance aggravante. S’il figure depuis 2016 dans le code pénal, l’inceste n’entraîne cependant, à l’heure actuelle, pas de pénalisation supplémentaire. ».

A propos de la question du délai de prescription, elle s’établit aujourd’hui à 30 ans à compter de la majorité de la victime, depuis la loi Schiappa de 2018. Cependant, elle n’est pas rétroactive (les victimes agressées/violées avant 2018 reste sous l'ancienne loi de prescription avec un délai de 20 ans).

Le gouvernement se dit favorable à une prescription « échelonnée », « glissante » avant d’assurer une égalité de protection pour toutes les victimes d’un même auteur. C’est-à-dire que la prescription de la dernière victime d’un même auteur s’applique à l’ensemble des victimes, ce qui laisse un plus large délai.

Infox : aucune loi abaissant la majorité sexuelle à 13 ans a été votée


Cette rumeur a provoqué une vague de réactions sur les réseaux sociaux. Cette proposition de loi émane de la député (Union centriste, Vendée) Annick Billon, et a uniquement été votée en première lecture au Sénat.


Elle repose sur l’idée de vouloir punir sans apport de preuve l’auteur de l’agression / viol en dessous de l’âge de 13 ans. En effet pour l'instant, en dessous de 15 ans, sans preuve, la loi considère l’acte comme « atteinte sexuelle » et passible de 7 ans de prison.


Clara Hidalgo


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